Camille Rosa

Ma pratique se déploie à travers le dessin au sens élargi - sur papier et dans l’espace -, la sculpture, l’installation, ainsi que des collaborations vidéo.

Attirée par les mythes des origines, les figures, les objets, les rituels et fêtes populaires, je conçois des pièces qui tissent un va et vient constant avec des éléments d’époques archaïques.

Je mets en scène avec ironie, une certaine réversibilité des genres, des rôles, du geste, du temps. Il est question de recouvrement, de costume - tel une seconde peau -, d’animalité, d’instrument de pensée magique, de monde inversé et retourné. Dessins et sculptures font apparaître des corps grotesques et des fragments de paysages mentaux. La couleur est centrale dans mon travail, nourrit par mes nombreux séjours en Inde.

Entre les dispositifs scénographiques de monstration des oeuvres et les saynètes de personnages masqués sur papier, le théâtre s’affirme de plus en plus comme un mode de pensée irriguant l’ensemble de mon travail. Le jeu est de faire apparaître le monde qui nous entoure sous une forme altérée, peuplé d' apparitions à la fois divines et monstrueuses.
Entretien avec Lorraine Delgado
Catalogue des Félicités des Beaux-arts de Paris, Beaux-arts de Paris Edition, 2014.


Le “boustrophédon” est une forme d’écriture ancienne qui s’inscrit alternativement de gauche à droite puis de droite à gauche, comme un serpentin. C’était aussi le titre de ton diplôme.
Nous avons découvert ce mot avec Léandre Bernard-Brunel en cherchant un titre à la vidéo que nous avons réalisé ensemble, où le masque rouge se déplace furtivement dans l’écran, en sautillant d’un côté et de l’autre. Ce mouvement en serpentin, comme tu le définis, fait partie de mon mode de penser. Il m’arrive souvent de concevoir une pièce dans un sens, et de la présenter finalement à l’envers ou retournée. Cette idée forte de la suture, du réversible, revient de façon récurrente dans mon travail. Je m’y confronte con-crètement lorsque je couds mes pièces : l’endroit et l’envers, l’aller-retour pour bloquer le fil, les zigzags, l’assemblage de deux morceaux comme deux peaux, deux hémisphères. Je suis fascinée par l’idée de pou-voir se retourner en soi-même. “Boustrophédon”, je l’ai aussi choisi comme titre de l’exposition car il évoque chez moi le nom d’une créature obscure, une chimère ou un mythe ancien, une figure du Diable oubliée…

Tu avais conçu un parcours en trois volets, dont chacun avait une dominante colorée : la pièce verte, la rose et la jaune. On entrait par « les cuisines »; qu’étaient chacune des autres pièces ?
Dans les cuisines il y avait un grand pot rempli d’une soupe fumante qui nous plongeait dans un bain de vert, comme si l’air était chargé d’une substance louche, contaminé par les effluves du breuvage. Venait en-suite la pièce où, irradié par la lumière rose, trônait le spectre d’une papesse à demi endormie, la gardienne des lieux. Dans son dos, un mur recouvert de pastel jaune, dont la poudre jonchait le sol, servait de toile de fond à un ensemble d’objets et de figures anthropomorphes. La vidéo Boustrophédon, projetée dans un coin du mur jaune était comme un castelet de poche dans lequel se jouait le soliloque grotesque d’un diable, et le dessin Tripode posé au sol tel un tapis venait en contre point à tout, dessinant une sorte de genèse de l’exposition. L’intervention sur le mur s’intitulait Les mains négatives, en écho au texte de Marguerite Duras sur les peintures pariétales des grottes magadaléniennes de l’Europe Sub-Atlantique.

Peux-tu parler du rôle auquel tu as pensé pour ta grand-mère qui est devenue ton modèle dans la vidéo Sabbat Mater ?
Cela faisait un moment que je voulais la mettre en scène. Sa stature, son corps, ses formes m’ont toujours fasciné. Pour mon diplôme, je la voulais physiquement là, comme une douce vanité, une sculpture vivante. Puis, lors d’une exposition, j’ai été frappée par la découverte du Sabbat des sorcières de Goya. La mise en scène, la position des corps en lévitation et les costumes de ce tableau m’ont profondément marquée. Après des recherches autour de cette oeuvre, il est devenu évident d’associer ces deux « phénomènes » : mettre en scène, travestir et faire poser ma grand-mère dans un tableau vivant évoquant ce sabbat. J’ai réalisé le costume en cuir et le chapeau de papesse sur mesure, spécialement pour ce projet. Cette expérience n’a fait qu’ancrer mon désir de travailler non plus seulement avec des objets, mais avec des corps, du vivant.

Dans tes travaux, il y a quelque chose qui provoque une réaction physique, en commençant par les odeurs et vapeurs de la soupe, puis les textures : le cuir, la peau palpitante, les matières travaillés par la lumière et la couleur, le dessin comme un tapis de velours. De cet ensemble de choses qui passent par le corps, y’en a t-il certaines qui reviennent avec insistance lorsque tu crées ?
Je passe mon temps à scruter ces choses qui transforment le corps, tout ce qui pousse à la surface de la peau. Excroissances, protubérances, germes, poils, sécrétions. Les difformités, les maladresses du corps, me fascinent autant qu’elles me tétanisent. Quand je travaille sur un mur, je m’imagine que je suis sur une grande surface de peau. Je pense au travail de Berlinde De Bruyckere. Lorsque l’on est face à l’un de ses corps difformes en cire, il y a un rapport de corps à corps immédiat, très effrayant et très beau. Je fonction-ne aussi beaucoup à l’odorat, un sens très développé chez moi. Je sens tout ce que je touche et mange.

Peux-tu parler d’une de tes pièces en décrivant comment elle agit avec le corps ?
La trompe des limbes est née du désir de créer un outil me permettant de dessiner au sol avec des pig-ments purs en soufflant la couleur. En Inde, où j’ai voyagé plusieurs fois, la propagation de la couleur est frappante : sur le sol, les murs, les peaux, les vêtements, les rickshaws, partout. Pendant Diwali, on disperse des poudres colorées devant chez soi. La trompe est pensée comme une prothèse reliant ma bouche au sol, une colonne de souffle. Ce qui sort de cet organe en bronze n’est pas vraiment du dessin, plutôt une trace.

J’aimerais parler de tes dessins, le médium le plus « ancien » dans ta pratique. Ils ont beaucoup évolué puisque lors de ton diplôme, celui que tu as présenté était posé au sol, comme un tapis. Ils semblent avoir voyagé entre la feuille, les petits livres artisanaux que tu fabriques, les murs et le sol. Comment s’est fait ce passage?
Il y a plusieurs strates dans ma pratique du dessin. Les dessins de recherche pour les sculptures et les mises en situation ; les dessins de carnets, souvent associés à une narration ; les dessins autonomes sur papier ; et les grandes formes et compositions abstraites dans l’espace. Il y a un va et vient constant entre le figu-ratif, le paysage mental, la découpe de couleur et le trou. Lorsque je projette un dessin dans l’espace, le point de départ est souvent une forme, intuitive, associée à une couleur. Je crois que c’est la fascination pour la couleur qui m’a fait changer d’échelle et questionner la surface. Prendre possession de l’espace par la couleur. Mes dessins tendent à devenir des objets, des parties de ce que je conçois comme des décors de théâtre, à l’image de la pièce jaune du diplôme où le dessin au pastel sur le mur servait de toile de fond, et celui posé au sol était comme une plongée dans la couleur, grouillant d’un bestiaire fantastique dans lequel on recon-naissait certaines figures faisant écho à l’exposition : une papesse en feuille d’or et une multitude de décli-naisons de l’Obtus. J’avais en tête les tableaux dantesques de Jérôme Bosch et les épopées du Râmâyana. Les dessins participent, comme le reste des pièces, à la construction d’une scénographie. J’aime la vie autonome de l’objet. Lorsque je réalise une sculpture, je l’imagine manipulée, touchée par un autre. C’est bien plus stimulant que de l’asseoir sur un « white cube » à attendre les visiteurs. En ce moment, je pense à développer cette idée de manipulation des objets avec des comédiens ou des performeurs.
Camille Paulhan
Texte pour l'exposition Dedans mon souvenir, Hotel des Laurens, Avignon, 2015

Dedans mon souvenir coexistent des espaces de lieux autrefois différenciés et qui aujourd’hui se mêlent à la surface du ressouvenir, comme ceux avec lesquels Camille Rosa se pique de jouer. La voilà qui habille les colonnes de la galerie avec des carreaux d’Arlequin inspirés d’un costume de carnaval vénitien trouvé dans les réserves, qui semblent contaminer peu à peu la solide pierre grise. Elle propose également un mystérieux escalier de quelques marches qui, loin de faire accéder à de nouveaux espaces physiques, invite plutôt à une flânerie intellectuelle. Car elle n’oublie pas que les lieux de mémoire sont d’abord des endroits que l’on habite : dans son travail, des personnages de tous horizons viennent en effet occuper les espaces avec légèreté ou hiératisme, mais toujours avec une conscience aiguë de leur position. Ce sont les silhouettes émaciées mais sautillantes de ses pastels, sa grand-mère transformée en une énigmatique papesse Jeanne pour Sabbat Mater ou encore la forme indifférenciée de son Obtus, aux pattes graciles et au corps de cuir, privé de visage mais pas de présence, tout comme le sont souvent les souvenirs.
Camille Paulhan
Catalogue des diplômés des Beaux-Arts de Paris, 2013